CONSERVATION ET ÉCONOMIE RURALE

Éléphants de forêt et communautés rurales : Les arbitrages du Gabon face à l’objectif des 30 %

Le Gabon abrite plus de la moitié des éléphants de forêt d’Afrique encore en vie, ainsi qu’un quart des gorilles des plaines de l’Ouest. Gabon Infini entend porter la couverture des aires protégées de 15 % à 30 % du territoire national, ce qui représente la protection de plus de 24 000 km² de forêts, 8 000 km² d’océan et 4 800 km de cours d’eau.

Le Gabon se dresse aujourd’hui comme l’ultime sanctuaire de la biodiversité d’Afrique centrale, abritant plus de la moitié de la population mondiale des éléphants de forêt et un quart des gorilles des plaines de l’Ouest. Fort de ce patrimoine unique, le programme Gabon Infini ambitionne de doubler la superficie des sanctuaires naturels du pays, faisant passer la couverture des aires protégées de 15 % à 30 % du territoire national. Ce déploiement colossal représente la sanctuarisation de 24 000 km² de forêts primaires, 8 000 km² d’espaces maritimes et 4 800 km de cours d’eau, positionnant le pays en leader continental de la « High Ambition Coalition ».

Toutefois, cette extension cartographique ne va pas sans heurts. Elle cristallise une tension structurelle entre les impératifs de conservation et le quotidien des populations rurales. Les éléphants de forêt, dont les routes migratoires ancestrales recoupent désormais les zones agricoles anthropisées, provoquent des ravages documentés par le ministère en charge des Conflits Homme-Faune (CHF). Pour les agriculteurs de l’Ogooué-Ivindo ou de la Nyanga, la protection de l’éléphant est parfois perçue comme une menace pour la sécurité alimentaire.

Pour désamorcer cette crise, Gabon Infini intègre des mécanismes d’atténuation sophistiqués : création de corridors écologiques sécurisés, déploiement de clôtures électriques et instauration de systèmes d’indemnisation plus réactifs. L’objectif social est d’améliorer les conditions de vie de 100 000 personnes en les intégrant directement à la gouvernance des parcs. L’écotourisme est ici présenté comme le « new deal » économique, une alternative durable à l’exploitation forestière intensive et aux activités extractives, capable de générer des emplois locaux non délocalisables.

Sur le plan climatique, l’enjeu est planétaire. L’amélioration de la gestion forestière induite par le programme devrait permettre une mitigation carbone estimée à 30 millions de tonnes équivalent CO₂ par an. Ce chiffre n’est pas qu’écologique ; il est le pivot de l’équation financière. La viabilité à long terme de Gabon Infini repose sur la capacité du pays à transformer ces absorptions de carbone en crédits de haute intégrité, vendables sur les marchés internationaux pour alimenter les caisses de l’État.

Cependant, un paradoxe subsiste : le Gabon demeure une économie pétrolière tributaire de l’extraction, qui génère encore 60 % de ses revenus d’exportation et 63 % de ses émissions nationales de CO₂. Si Gabon Infini finance la conservation « en parallèle », il ne résout pas la dépendance structurelle aux énergies fossiles. Le modèle économique national reste donc hybride, oscillant entre extraction carbonée et préservation de la biosphère.

Enfin, l’interrogation majeure concerne l’après-programme. Le modèle Project Finance for Permanence (PFP) lie les décaissements à des jalons de performance sur dix ans, mais le « on-off » du financement pose la question de la pérennité. Une fois les fonds internationaux épuisés, les parcs créés devront impérativement avoir atteint une autonomie financière via les redevances touristiques et la vente de services écosystémiques. Le défi pour Libreville est donc de transformer cette décennie sous perfusion financière en une rampe de lancement pour une économie verte véritablement souveraine.