BRICE CLOTAIRE OLIGUI NGUEMA

Gabon : L’Etat entre au capital du groupe français Eramet

À moins de trois ans de l’interdiction d’exportation du manganèse brut, décrétée par Libreville en mai 2025, l’État gabonais entre au capital d’Eramet. L’accord signé le 11 mai à Nairobi lie désormais la transformation industrielle locale à la gouvernance actionnariale du groupe français, dont le manganèse gabonais représente 63 % du chiffre d’affaires .

Le Gabon, deuxième producteur mondial de manganèse, n’était jusqu’ici qu’un fournisseur de ressources. En marge du Sommet Africa Forward, le président de la Transition gabonaise, Brice Clotaire Oligui Nguema, et Christel Bories, présidente-directrice générale d’Eramet, la maison mère française cotée à Paris, ont conclu un accord visant la montée au capital de l’Etat dans le groupe qui extrait 15 % de la production mondiale depuis la mine de Moanda.

La mécanique s’appuie sur une opération financière annoncée par Eramet le 18 février 2026. Le groupe prévoit une augmentation de capital d’un montant maximal de 500 millions d’euros, par émission d’actions ordinaires avec maintien du droit préférentiel de souscription des actionnaires, à réaliser au second semestre 2026. C’est dans le cadre de cette opération que l’État gabonais, jusqu’ici absent du tour de table de la maison mère Eramet, négocie son entrée au capital. Eramet a indiqué que des discussions avec des investisseurs potentiels, qui pourraient participer à l’augmentation de capital envisagée et contribuer à soutenir la croissance à long terme du groupe, pourront être menées dans ce contexte.

Le communiqué de la Présidence, consulté par Le Corporate, ne précise pas le montant ni le pourcentage de participation acquis. Il indique que l’accord est « assorti de délais précis » et de « engagements fermes ». La structure du capital du groupe, avant dilution, est dominée par la famille industrielle Duval avec 37 % du capital et l’État français avec 27 %. Le Gabon, en entrant par une augmentation de capital, obtiendrait une participation minoritaire dont le niveau précis sera arrêté lors de l’assemblée générale d’Eramet prévue en mai 2026.

Ce scénario n’est pas sans précédent. Dans le passé, le gouvernement gabonais avait envisagé l’acquisition d’une participation de 4 % à 5 % du capital d’Eramet, dans le cadre d’une recomposition du capital du groupe minier et métallurgique. Trente ans plus tard, le contexte de recapitalisation d’urgence offre à Libreville une fenêtre d’opportunité.

Une présence au sein d’Eramet, distincte de celle dans la Comilog

Il convient de distinguer deux niveaux de participation gabonaise dans l’écosystème Eramet. À la filiale gabonaise Comilog (entité qui extrait le manganèse) l’État gabonais détient déjà une part du capital. Mais entrer dans Eramet S.A., la maison mère cotée à Paris, relève d’une logique différente : celle de la gouvernance stratégique d’un groupe dont la branche manganèse représente 63 % du chiffre d’affaires et dont les décisions sur les volumes, les prix et les investissements sont prises à Paris.

Sur le Transgabonais, infrastructure ferroviaire de 650 km reliant Libreville à Franceville, qui achemine le minerai vers le port d’Owendo, l’État gabonais avait acquis 9 % du capital de Setrag auprès de Comilog, filiale d’Eramet, qui reste l’actionnaire majoritaire de la société avec 51 % du capital. L’accord de Nairobi prévoit la modernisation de cette infrastructure, désormais présentée comme un levier de la chaîne de valeur minière.

Un groupe sous pression financière, une négociation au bon moment

L’entrée du Gabon au capital d’Eramet se produit alors que le groupe traverse une période de fragilité financière inédite. En 2025, Eramet a enregistré un chiffre d’affaires ajusté de 3,155 milliards d’euros générant un EBITDA ajusté de 372 millions d’euros, en baisse de 54 % par rapport à 2024. Le groupe a enregistré une perte nette de 370 millions d’euros et un flux de trésorerie disponible ajusté négatif de 481 millions d’euros.

La dette nette a augmenté à 2,046 milliards d’euros fin 2025, résultant en un ratio d’endettement ajusté de 5,5x. Ces difficultés tiennent à plusieurs facteurs : la baisse du prix du manganèse de 11 % en moyenne, la faiblesse du dollar, ainsi que des difficultés logistiques au Gabon et des limitations de permis en Indonésie. La branche manganèse a vu son EBITDA baisser de 40 %, soit 184 millions d’euros, en raison d’une productivité plus faible, de coûts fixes plus élevés et de prix réalisés plus bas.

La loi de 2029 comme levier de renégociation

Cet accord ne peut se lire indépendamment d’un décret adopté le 30 mai 2025 à Libreville. Le président Oligui Nguema a ordonné l’interdiction formelle, à compter du 1er janvier 2029, de l’exportation du manganèse brut, ressource dont le Gabon est le deuxième producteur mondial. Une période transitoire de trois ans a été accordée aux opérateurs du secteur pour procéder aux investissements requis, avec notamment la création d’un fonds d’investissement public-privé dédié à la transformation industrielle du manganèse.

Cette décision a placé Eramet dans une position délicate. En juin 2025, Eramet avait annoncé continuer à travailler avec le Gabon malgré cette interdiction qui prendrait effet à partir de 2029. L’accord de Nairobi constitue la traduction opérationnelle de cette annonce : le groupe formalise sa trajectoire de transformation locale, et le Gabon obtient un siège dans la gouvernance d’Eramet en contrepartie.

La mine de Moanda, exploitée par Comilog depuis 1962, produit du minerai à haute teneur. Via le gisement d’Okouma inauguré en 2023, Comilog dispose à terme d’une capacité de production de 10 millions de tonnes par an. Les unités de transformation déjà implantées à Moanda, constituent l’amorce industrielle sur laquelle doit reposer l’ambition de 2029.

Comilog, pilier financier de l’économie gabonaise
La filiale gabonaise Comilog reste le pilier opérationnel de l’accord. Son chiffre d’affaires consolidé s’établit à 718,1 milliards de francs CFA en 2024, pour un résultat opérationnel de 129,7 milliards et un résultat net de 38,7 milliards de francs CFA. La Comilog contribue à hauteur de 600 milliards de FCFA à l’économie nationale, notamment à travers ses paiements fiscaux et ses investissements dans des projets sociaux et d’infrastructures.

Sur le plan opérationnel, la mine de Moanda a produit 6,8 millions de tonnes de minerai de manganèse haute teneur en 2024, soit une baisse de 8 % par rapport à 2023, principalement due à un arrêt temporaire de trois semaines au quatrième trimestre. Au premier trimestre 2026, la tendance s’est inversée : le transport ferroviaire au Gabon a progressé de 16 % en volumes de minerai transportés, fruit des investissements de dégoulottage et des efforts de sécurisation. Pour l’ensemble de 2026, Eramet maintient ses objectifs avec des volumes transportés attendus entre 6,4 et 6,8 millions de tonnes.

Un précédent africain à surveiller

En entrant au capital d’une major minière française cotée en bourse, le Gabon s’inscrit dans une dynamique de plus en plus partagée sur le continent. Le pays suit ici un modèle comparable à celui de la Nouvelle-Calédonie, qui détient 4 % du capital d’Eramet en direct, tout en étant actionnaire à 34 % de la Société Le Nickel exploitant un gisement de nickel sur son territoire.

La particularité gabonaise tient à l’échelle de sa contribution. Le site de Moanda fournit actuellement 15 % de la production mondiale de manganèse. Être à la fois fournisseur exclusif de la principale ressource d’un groupe et actionnaire de ce même groupe modifie les rapports de force dans la négociation des volumes, des prix de transfert, des investissements et de la fiscalité.

La réussite de l’accord dépendra de l’exécution du plan de transformation industrielle avant 2029 et de la capacité du Gabon à lever les contraintes énergétiques qui pèsent sur tout projet métallurgique de grande envergure, le réseau électrique national, avec une capacité installée de 704 MW pour une demande estimée à 1 039 MW, constituant l’un des obstacles structurels les plus documentés à l’industrialisation du secteur minier gabonais.

L’accord signé à Nairobi le 11 mai 2026 sera soumis à la validation formelle lors de l’assemblée générale d’Eramet prévue en mai 2026, et sa mise en œuvre financière est attendue au second semestre 2026.