Denis MEPOREWA

Gabon : le crédit bancaire le plus cher de la CEMAC

Pourquoi et comment y remédier ?

Le rapport de la BEAC sur le premier trimestre 2026 livre un constat que les autorités gabonaises ne peuvent ignorer : avec un taux débiteur moyen de 21,51 %, le Gabon est le marché bancaire le plus coûteux de la Zone CEMAC, soit 12,5 points de plus que le Cameroun, sous la même Banque centrale, le même régulateur, la même monnaie, les mêmes taux directeurs. Cet écart ne s’explique pas par la conjoncture. Il révèle une accumulation de défaillances structurelles que cet article identifie, analyse et propose de corriger.


Un signal d’alarme chiffré

Imaginez deux entrepreneurs : l’un à Libreville, l’autre à Douala. Même projet, même profil de risque. Banque centrale commune (la BEAC), régulateur commun (la COBAC), monnaie commune(XAF), taux directeurs communs. L’un emprunte à 21,51 % et l’autre à 9,03 %. À titre de comparaison, le taux moyen en Zone UEMOA, une autre Banque centrale, la BCEAO, mais la même parité fixe avec l’euro, s’établissait à 6,93 % en janvier 2026.

Ces chiffres proviennent des rapports officiels de la BEAC et de la BCEAO pour le premier trimestre 2026. Dans le même temps, le volume des nouveaux crédits dans la Zone CEMAC a reculé de 20,2 % en un an, avec un effondrement de 26,4 % pour les grandes entreprises. Le Gabon affiche le taux le plus élevé de toute la sous-région, depuis deux trimestres consécutifs. Un crédit à 21,51 % n’est pas le prix du risque : c’est le signal d’un dysfonctionnement structurel.

Sept causes

La première tient à la structure même du TEG. Selon le rapport BEAC du 1er trimestre 2026, 31,93 % du coût total moyen facturé à l’emprunteur dans la CEMAC ne constituent pas un taux d’intérêt : ce sont des frais de dossier, commissions, droits d’enregistrement et frais notariaux qui ne rémunèrent ni le risque ni la ressource. À cela s’ajoute la maturité ultra-courte du crédit gabonais : la grande majorité des concours accordés sont à court terme (découverts, avances sur marchés publics, escompte). Sur un crédit de trois mois, les frais fixes d’instruction pèsent quatre à huit fois plus lourd, en taux annualisé, que sur un crédit de cinq ans.

Deux causes sont rarement évoquées dans le débat public. La première est l’accumulation des arriérés de l’État envers ses fournisseurs : contrainte d’emprunter sous pression de trésorerie, l’entreprise gabonaise devient captive du crédit court et cher, une demande que ne crée pas la politique monétaire mais la gestion budgétaire nationale. La seconde est le paradoxe de la surliquidité bancaire : les banques de la CEMAC ont navigué trois décennies avec des réserves excédentaires pouvant atteindre 400 % des réserves obligatoires. Même en situation de liquidité abondante, elles maintenaient des taux élevés. La situation s’est partiellement tendue entre 2023 et 2025 avant de se normaliser en 2026 ; mais la leçon est sans appel : que les banques soient en excès ou en déficit de liquidité, les taux restent déconnectés de leurs coûts de ressources. Les causes sont structurelles, non conjoncturelles.

Trois facteurs structurels complètent ce diagnostic. L’éviction du crédit privé par la dette publique : selon la COBAC (rapport 2024), 61 % des prêts bancaires de la CEMAC vont aux États (contre 26 % des dépôts collectés en 2017) pendant que la part orientée vers les entreprises et les ménages recule de 74 % à 48 %. L’asymétrie d’information sur le risque de crédit : faute d’un historique partagé, les banques appliquent la même prime de risque à tous, pénalisant les meilleurs emprunteurs autant que les autres. L’absence d’alternative au crédit bancaire, enfin : la BVMAC ne compte que six entreprises cotées, et les PME gabonaises n’ont aucun autre recours pour se financer.

Dix leviers d’action

Cinq leviers relèvent exclusivement de la souveraineté nationale, sans attendre aucune décision régionale. L’apurement des arriérés de l’État envers les entreprises privées est le plus immédiat : une créance certifiée peut être escomptée par une banque, sans décaissement immédiat (un calendrier crédible, adossé à un audit préalable du stock de dettes, suffit à changer les conditions de financement des entreprises concernées). L’activation de la Caisse des Dépôts et Consignations constitue le deuxième levier : dotée d’un mandat législatif explicite et d’une gouvernance crédible, la CDC peut accéder aux ressources concessionnelles des bailleurs de développement (BAD, SFI, AFD) à 2-4 % et les rétrocéder aux banques pour des crédits PME à 5-6 %. Cinq milliards de francs CFA en capital d’amorçage permettent d’en mobiliser vingt-cinq à cinquante. La recapitalisation de la Société de Garantie du Gabon (SGG) est tout aussi prioritaire: cet outil existant depuis 2022, a accompagné 212 PME avec un taux de sinistralité de 6 % et zéro appel de garantie, mais il ne couvre que 1,3 % des besoins estimés à 537 milliards de francs CFA selon Okoumé Capital elle-même. La réforme de la fiscalité du crédit (droits d’enregistrement, taxe de publicité foncière sur les hypothèques, frais notariaux) est actionnable par simple loi de finances. L’accélération de l’exécution des garanties, enfin, suppose de renforcer la chaîne complète entre le jugement et l’encaissement : le Tribunal de Commerce existe au Gabon depuis 2019, c’est la rapidité effective de la réalisation des sûretés qui reste insuffisante.

Cinq autres leviers requièrent d’être portés dans les instances régionales BEAC/COBAC. L’instruction formelle du seuil d’usure applicable au Gabon : le Règlement N°04/19/CEMAC/UMAC/CM de 2020 définit l’usure comme tout TEG dépassant d’un tiers la moyenne de sa catégorie. Appliqué à la moyenne CEMAC de 12,38%, ce plafond s’établit à environ 16,5 % ; alors que le Gabon est à 21,51 %, et la question de la référence nationale n’a pas encore été posée formellement. L’imposition d’un format standardisé de présentation du TEG (taux nominal, frais ponctuels, frais récurrents, assurance) sur chaque offre de crédit, pour rendre la concurrence réelle. L’accélération de l’intégration du Gabon au BIC-CEMAC, Bureau d’Information sur le Crédit opéré par Creditinfo Central Africa depuis janvier 2026 (opérationnel au Cameroun, en Centrafrique et au Tchad), avec une échéance contractuelle fin 2028 pour le Gabon qu’il convient de renégocier. La réactivation du guichet B de la BEAC, suspendu depuis avril 2026 pour révision technique : sans refinancement long à taux bonifié, prêter à cinq ans pour financer une usine ou une plantation est économiquement impossible. La révision de la pondération prudentielle des titres souverains, enfin : tant que les titres d’État ne consomment aucun fonds propres bancaires contrairement aux crédits aux entreprises, les banques préféreront financer l’État.

Ce qui a manqué jusqu’ici

La cible est identifiable : ramener le taux débiteur moyen gabonais sous 12 % à l’horizon 2028, moyenne actuelle de la Zone CEMAC, puis sous 10 % en 2030. Ce n’est pas une ambition hors de portée : c’est ce que paient les entreprises dans des pays voisins partageant la même parité fixe avec l’euro. Cinq des dix leviers identifiés relèvent exclusivement du Gouvernement gabonais, sans attendre aucune décision régionale. L’argument « nous ne pouvons rien faire seuls » est, factuellement, inexact.

Un taux à 21,51 % n’est pas le prix inévitable du risque gabonais. C’est le produit d’une accumulation de défaillances (fiscales, judiciaires, informationnelles, concurrentielles, budgétaires), dont la plupart ont une solution connue et une adresse précise. Ce qui a manqué jusqu’ici, c’est moins la capacité d’agir que la volonté de nommer clairement les responsabilités. Il est temps de le faire.

Denis MEPOREWA

Expert Indépendant et Ancien Directeur National de la BEAC, pour le Gabon

Sources : BEAC, rapport sur l’évolution des taux débiteurs T1 2026 (15 juin 2026) ; BCEAO, note de conjoncture UEMOA (mars 2026) ; COBAC, rapport annuel 2024 ; IFC/BEAC, lancement BIC-CEMAC (janvier 2026) ; Okoumé Capital/SGG, rapport annuel (mars 2026).

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