Cameroun : Les particuliers, grands absents du marché des titres publics

Alors que l’État camerounais lève chaque année des centaines de milliards de FCFA sur les marchés financiers, les citoyens ordinaires restent largement en marge de cette manne. Avec seulement 45,9 millions de dollars investis par les personnes physiques dans les titres publics, le constat est sans appel : l’épargne des ménages n’irrigue pas le financement de l’État.

Le Cameroun est la locomotive du marché des titres publics de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC). Sur l’ensemble de l’année 2024, le pays a mobilisé une enveloppe totale de 1 153,9 milliards de FCFA, en hausse de 20,4% sur un an. Cette mécanique financière tourne presque exclusivement grâce aux banques commerciales, au détriment des investisseurs individuels.

Les chiffres sont éloquents. À fin 2020, les banques commerciales de la CEMAC et leurs filiales les Spécialistes en Valeur du Trésor possédaient 93,7% de l’encours global des titres publics. Les particuliers, eux, n’en détenaient que 0,6%. Une proportion qui, malgré quelques évolutions, demeure structurellement faible. Au Cameroun, seulement 1,07% des titres publics, d’une valeur totale de 11,86 milliards de FCFA, sont détenus par des personnes physiques, ce qui contraste avec la place pourtant prépondérante que ce pays occupe sur le marché régional.

Ce désintérêt des ménages camerounais est d’autant plus paradoxal que les banques, elles, ne se privent pas de placer l’argent de leurs clients dans ces produits. Selon une source interne à la BEAC, « les banquiers préfèrent proposer aux épargnants un dépôt à terme à peine rémunéré à 1%, et acheter des titres publics avec cet argent pour des taux de 5% ou 6%». En d’autres termes, les banques captent la marge, tandis que les particuliers ignorent souvent jusqu’à l’existence de ces produits.

Les causes de cette faible participation sont multiples. L’accès aux titres publics passe obligatoirement par des banques agréées, dites Spécialistes en Valeur du Trésor (SVT), dont la couverture territoriale reste limitée. Il a été reproché aux SVT de ne pas assurer, dans leurs agences, la promotion des cours d’achat et de vente des valeurs du Trésor. À cela s’ajoute un déficit criant de culture financière dans une population encore massivement tournée vers les circuits informels — tontines, épargne familiale, garde-monnaie domestique.

Sur le plan régional, la comparaison est défavorable au Cameroun. Les personnes physiques au Gabon et au Tchad sont plus actives sur le marché secondaire des titres publics de la BEAC que celles vivant au Cameroun, pays pourtant présenté comme la locomotive économique de la sous-région. Une réalité qui interroge sur l’efficacité des politiques d’inclusion financière menées jusqu’ici.

Conscient de ces lacunes, le gouvernement esquisse des pistes. Le FMI révèle que le gouvernement camerounais peaufine une stratégie visant à encourager la participation des investisseurs non bancaires, comme les assurances, les fonds de pension et les particuliers, aux émissions de titres publics de longues maturités sur le marché de la BEAC. L’objectif affiché est double : diversifier la base des investisseurs et renforcer la capacité de financement de l’État sur le long terme.

Le Trésor public camerounais rappelle que les titres publics offrent un niveau élevé de sécurité grâce à l’intervention de la BEAC, qui assure le remboursement automatique des intérêts et du capital via un mécanisme de débits d’office. Le risque de défaut s’en trouve fortement réduit. Pourtant, ce message ne parvient pas encore aux citoyens ordinaires. Tant que les canaux de distribution resteront opaques et peu accessibles, les 45,9 millions de dollars des particuliers continueront de peser bien peu face aux milliards brassés chaque semaine par les banques dans les salles des marchés de Douala et Yaoundé.