Ghislain Moandza Mboma, Directeur général de l’ANPI-Gabon
- Le corporate
- 21 août 2026
- Interview
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Sur l’arrivée annoncée de Coris Bank International, Afriland First Bank et Bank of Africa au Gabon
Le paysage bancaire gabonais change de visage. Après des années de stabilité autour d’un trio d’acteurs historiques, trois groupes panafricains s’apprêtent à poser leurs enseignes à Libreville, portés par l’entrée en vigueur de l’agrément bancaire unique de la CEMAC. Une recomposition qui intervient alors que le Gabon multiplie les réformes pour redorer son climat des affaires et diversifier une économie encore dépendante des matières premières. Au-delà du seul secteur financier, cette vague d’implantations pose une question d’accès au crédit pour les PME, de la capacité du pays à transformer l’intérêt affiché par ces groupes en investissements durables, et du signal que cela envoie aux investisseurs internationaux. Directeur général de l’Agence nationale de promotion des investissements (ANPI-Gabon) et fin connaisseur du secteur bancaire, Ghislain Moandza Mboma décrypte, dans cette interview exclusive accordée à Le Corporate, les enjeux de cette nouvelle donne financière.
Plusieurs groupes bancaires africains envisagent une implantation au Gabon. Que révèle cet intérêt sur l’attractivité du marché gabonais ?
G.M.M. : C’est un signal que nous suivons avec beaucoup d’attention à l’ANPI, parce qu’il ne relève pas du hasard. Les banques ne s’installent jamais sur un marché par sympathie. Elles y vont quand elles perçoivent une trajectoire économique crédible et un cadre réglementaire qui sécurise leur investissement.
Sur le plan des faits, le mouvement est déjà bien engagé. Le PDG de Coris Bank International, Idrissa Nassa, a confirmé en février 2026, à l’issue d’une audience avec le président de la République, la volonté du groupe de s’installer durablement au Gabon, où les agréments réglementaires ont depuis été obtenus et où la banque prévoit de construire son siège à Libreville. L’ouverture est aujourd’hui annoncée pour septembre 2026, avec une direction déjà désignée. Du côté de Bank of Africa, le groupe détenu par le marocain BMCE prépare l’ouverture prochaine d’une succursale à Libreville, dans une logique privilégiant la rentabilité rapide et le ciblage des PME, un segment jugé sous-desservi en Afrique centrale. Afriland First Bank, de son côté, a déjà activé le même mécanisme réglementaire au Tchad, au Congo et en Centrafrique, et son intérêt pour le Gabon s’inscrit dans cette même dynamique régionale.
Ce que cela révèle, c’est une double reconnaissance. D’abord, celle de la stabilité institutionnelle retrouvée depuis la Transition, et celle du potentiel encore largement sous-exploité de notre économie non pétrolière. C’est exactement le message que le Chef de l’État a porté à Kigali lors de l’Africa CEO Forum : présenter le Gabon comme une plateforme régionale d’industrialisation capable de rompre avec le modèle historique de dépendance aux matières premières brutes. Ces banques ne viennent pas seulement chercher des dépôts. Elles anticipent les flux d’investissement que nous voulons créer dans les mines, l’agro-industrie, le bois, la logistique. Pour les investisseurs internationaux, c’est un signal de crédibilité qui vient s’ajouter au nôtre.
Le marché gabonais reste dominé par trois banques. Ces nouveaux entrants ont-ils vraiment les moyens de bousculer cet équilibre ?
G.M.M. : Il faut être honnête sur les chiffres. La concentration du marché bancaire gabonais est réelle et elle est structurelle. À fin juin 2026, BGFI Bank et AFG Bank cumulaient à elles seules environ 68 % des dépôts et près de 69 % des crédits à l’économie parmi les huit banques recensées par l’Association professionnelle des établissements de crédit du Gabon. Si l’on y ajoute l’Union Gabonaise de Banque, troisième acteur du marché, on approche effectivement de la fourchette que votre question évoque. Ce n’est pas propre au Gabon dans son organisation, mais notre secteur reste peu peuplé comparé à d’autres marchés africains (huit établissements contre 28 en Côte d’Ivoire ou 19 au Cameroun, ce qui mécaniquement concentre les positions.
Est-ce que Coris, BOA ou Afriland peuvent renverser cet ordre à court terme ? Non, et il ne faut pas leur prêter cette ambition immédiate. L’expérience récente le montre : des banques bien capitalisées et déjà installées, comme la BCEG, ont mis plusieurs mois pour ouvrir trois agences dans le Grand Libreville. Une implantation bancaire, ce n’est pas un basculement de parts de marché en un exercice, c’est la construction progressive d’un réseau, d’une clientèle et d’une confiance.
Ce que ces groupes peuvent en revanche faire, et c’est là que je vois l’intérêt réel pour notre économie, c’est ne pas jouer le même jeu que les banques établies. Bank of Africa affiche explicitement une approche prudente, centrée sur la rentabilité rapide et le ciblage des PME plutôt que sur la clientèle des grands comptes et des entreprises publiques, où BGFI et AFG Bank sont historiquement très forts. C’est une stratégie de niche intelligente : on ne bouscule pas le leader sur son terrain, on va chercher les segments qu’il sert mal. C’est précisément ce dont nos PME ont besoin.
Ces groupes visent le financement des PME, un segment jugé mal servi. L’ANPI perçoit-elle un vrai changement dans l’accès au crédit des entrepreneurs ?
G.M.M. : Je répondrai avec la prudence de quelqu’un qui travaille ce dossier depuis plusieurs années. L’arrivée de nouvelles banques est une condition favorable, elle n’est pas une garantie automatique de meilleur accès au crédit.
Le constat de départ est connu. Sur notre marché, les taux pratiqués auprès des PME et des particuliers gravitent encore entre 13 % et 15 %, ce qui reste dissuasif pour un entrepreneur qui démarre. C’est pour cela que l’ANPI n’a pas attendu l’arrivée de ces groupes internationaux pour agir. Nous avons signé une convention avec la Compagnie financière africaine, une enveloppe de 500 millions de FCFA destinée à accompagner les PME gabonaises durant leurs trois premières années d’existence. Nous travaillons aussi avec la Société de Garantie du Gabon, qui avait déjà soutenu 127 PME et PMI par l’émission de garanties de portefeuille, catalysant plus de 16 milliards de FCFA de financement auprès des banques partenaires, la logique étant de partager le risque de crédit avec l’établissement prêteur pour qu’il accepte de financer une PME sans exiger des garanties hors de portée.
C’est exactement dans cet esprit qu’il faut lire l’arrivée de ces nouveaux entrants. S’ils viennent réellement se positionner sur le financement des entreprises, comme l’annonce Bank of Africa, ils viendront s’ajouter à cet écosystème de garantie que nous construisons, pas le remplacer. On voit d’ailleurs déjà des signaux encourageants côté banques locales. Une jeune banque comme la BCEG propose des crédits bonifiés à partir de 5 %, grâce à des fonds publics dédiés, ce qui montre que le marché sait innover quand les bons mécanismes existent. Le vrai changement viendra de la combinaison : plus d’acteurs bancaires, plus de mécanismes de garantie, et une réforme du crédit-bail sur laquelle le gouvernement travaille avec la Société financière internationale pour élargir les instruments de financement des équipements productifs. Sans cette combinaison, un entrant supplémentaire seul ne suffira pas à faire baisser durablement le coût du crédit.
L’agrément bancaire unique CEMAC facilite ces arrivées. Le climat des affaires gabonais est-il prêt à absorber cette concurrence accrue ?
G.M.M. : L’agrément unique change réellement la donne réglementaire. Ce mécanisme, adopté par un règlement du 20 décembre 2024 et entré en vigueur au 1er janvier 2025, permet à un établissement de crédit déjà agréé dans un État membre de la CEMAC d’ouvrir une succursale dans un autre État membre sans nouvelle procédure d’agrément national, sous réserve de l’autorisation de la Commission bancaire de l’Afrique centrale. C’est un accélérateur d’intégration financière régionale qui, jusqu’ici, avait mis vingt-cinq ans à passer du texte à la pratique.
Sur la question de savoir si le Gabon est prêt, nous avons engagé un travail de fond, et je préfère répondre avec les faits plutôt qu’avec de l’autosatisfaction. Le Chef de l’État a présenté à l’Africa CEO Forum les grandes réformes en cours notamment la révision des codes minier, forestier et pétrolier, la modernisation des dispositifs fiscaux et douaniers, digitalisation permettant la création d’entreprise en ligne en moins de 48 heures. Plus récemment, le Haut Conseil pour l’Investissement a réuni plus de 1 100 acteurs publics et privés en juin 2026 et a remis au gouvernement une feuille de route de réformes sur la fiscalité, les marchés publics et la logistique, que le Conseil des ministres a validée pour passer à la mise en œuvre opérationnelle. Ce sont des progrès réels.
Mais je serai honnête avec vous : la préparation n’est jamais totalement achevée face à une concurrence accrue, elle se construit en même temps qu’elle. Le vrai test, ce n’est pas l’annonce des réformes, c’est la capacité des pouvoirs publics à transformer rapidement ces engagements en décisions opérationnelles, c’est cette transformation qui restaurera durablement la confiance des investisseurs, et pas l’inverse. La COBAC, dont le siège est justement à Libreville, aura aussi un rôle essentiel de vigilance prudentielle pour que l’ouverture du marché ne se traduise pas par une fragmentation des risques.
Au-delà des banques, quels signaux ces implantations envoient-elles aux investisseurs internationaux sur l’attractivité du Gabon ?
G.M.M. : Les banques sont souvent des éclaireurs. Avant qu’un investisseur industriel ou un fonds ne s’engage sur un projet, il y a généralement une banque qui a déjà fait le travail d’analyse de risque-pays et qui a décidé de poser une structure locale. Que trois groupes bancaires d’envergure différente (burkinabè, marocain, camerounais) arrivent quasi simultanément sur notre marché, c’est un vote de confiance convergent, pas isolé.
Ce mouvement s’inscrit dans une séquence plus large que nous pilotons à l’ANPI. Nous avons fixé l’ambition d’attirer entre 3 et 5 milliards de dollars d’investissements nouveaux dans les secteurs non pétroliers d’ici 2027, et de formaliser 50 000 entreprises supplémentaires, en majorité des PME, dans le cadre du plan ANPI-Dynamique 27. Les décisions structurantes annoncées par le Président, fin de l’exportation du manganèse brut en 2029, fin de l’importation de poulet en 2027, zone industrielle spéciale de la Baie des Rois, sont des jalons concrets qui donnent une trajectoire lisible aux investisseurs, y compris aux banques qui doivent, elles aussi, évaluer où seront les besoins de financement de demain.
Le signal envoyé est donc double : à court terme, celui d’un marché financier qui s’ouvre et se diversifie ; à moyen terme, celui d’une économie qui prépare sa transformation structurelle. Les investisseurs internationaux savent lire cette combinaison-là, c’est précisément ce que nous mettons en avant dans les forums où je représente le Gabon, y compris à la présidence du Réseau international des agences francophones de promotion des investissements.
Quelles réformes ou garanties le Gabon doit-il encore mettre en place pour transformer cet intérêt en investissements durables ?
G.M.M. : Je vois six priorités, certaines déjà engagées, d’autres à accélérer. D’abord, la promulgation rapide du nouveau Code des investissements. C’est une recommandation que les participants au Haut Conseil pour l’Investissement ont eux-mêmes placée en tête de liste, et je le redis souvent : un investisseur, avant de décider, a besoin de savoir précisément quel cadre juridique protège son engagement. C’est le rôle premier de ce code.
Ensuite, la mise en œuvre effective de la feuille de route du HCI sur la fiscalité, la TVA et les marchés publics, avec notamment la création de brigades mixtes de contrôle pour réduire les tracasseries administratives, parce que les meilleures réformes sur papier ne valent rien si l’entrepreneur continue de les subir sur le terrain.
Troisièmement, consolider l’écosystème de garantie de crédit, Société de Garantie du Gabon, nos conventions avec Cofina, les fonds de bonification comme le CATR et le FAMAD qui ont déjà permis à des banques comme la BCEG de proposer du crédit à 5 %, pour que l’arrivée de nouveaux prêteurs se traduise en baisse réelle du coût du risque pour les PME, et non en simple multiplication d’agences.
Quatrièmement, faire avancer la réforme du crédit-bail avec l’appui de la Société financière internationale, pour donner aux PME un outil de financement d’équipement qui ne dépende pas uniquement du crédit bancaire classique.
Cinquièmement, veiller à ce que la supervision de la COBAC suive le rythme de l’ouverture du marché sous l’agrément unique, pour que la concurrence renforce la stabilité financière plutôt que de la fragiliser.
Et enfin, c’est un point sur lequel le Président insiste et que je porte personnellement dans mes échanges avec les investisseurs, privilégier des partenariats équilibrés et des coentreprises qui créent de la valeur locale, plutôt que des implantations purement extractives de capitaux. C’est la condition pour que l’intérêt bancaire d’aujourd’hui se traduise, demain, en emplois, en compétences transférées et en PME gabonaises capables de grandir.


